Plus vieilles que la conscience humaine, les mânes silencieuses ont toujours été là, bien avant nous, puis, autour de nous, dans notre quotidien : de la ville à la mer, de la montagne à la campagne.
Considérées, de tout temps, dans l’imaginaire collectif, comme l’esprit bénéfique/maléfique de ces lieux, les mânes furent discréditées par la religion, puis désenchantées par le matérialisme grandissant de nos sociétés post-industrielles. Au fil du temps, elles finirent par tomber dans l’oubli : aucune preuve n’ayant été apportée pour prouver leur existence. Elles devinrent des légendes d'un monde révolu. Malgré cela, elles continuèrent, à nos dépens, le jour, à habiter secrètement ces sites ordinaires et la nuit, à venir hanter les cauchemars réccurents des dor-meurs inquiets.
Pour avoir une chance, non pas de contempler directement une mânes, les mânes ne peuvent pas être observées directement, mais juste de saisir l'image du lieu dans lequel elle serait susceptible de se dissimuler, il faut se munir d’un appareil photo et ne pas avoir le regard scrutateur. Il faut, plutot, adopter un regard distrait, sans en avoir l’air. Il faut surtout et avant tout ne pas avoir l'intention de vouloir saisir la moindre opportunité de capturer une mânes silencieuse.
Pour bien faire, il faut laisser son regard glisser sur la surface du monde, sans volonté de saisir quoique soit. Alors, éventuellement, sera-t-il attiré par une particularité de la scène s’ouvrant devant lui, une impression diffuse, une courbe élégante, un éclat de lumière, peut-être, ou une perception en deçà/au-delà de lui-même et que cela déclenche le processus de prise de vue.
Les mânes se révèlent, parfois, dans des instants fugaces, éphémères, non intentionnels, durant lesquels elles sont potentiellement décelables. Tout dépendra de la rapidité avec laqulle l’appareil photo l’aura copié. Mais ce qu'il aura enregistré ne sera peut-être rien d’autre que leur habitat, l’environnement dans lequel elles vivent.
C’est à cette image capturée, incertaine, banale et ordinaire, qu’il faudra être attentif, pour déceler ce qu’elle a à nous montrer. Commencera alors le travail patient, précautionneux, pour enlever, filtrer, ce qui altère notre regard et nous empêche de voir celle qui se dissimule à l’intérieur et qui, à la fin du processus, se révèlera, ou pas.
On les perçoit, plus qu'on ne les voit, à la périphérie de notre champ de vision, là où tout devient flou et blanc où tout devient ombres blanches.